jeudi 20 mars 2014

Albert Camus, Roger Quilliot (1)

La Mer et les Prisons 1ère partie
Roger Quilliot

Sommaire
1- Présentation  2- Esthétique et poétique chez Camus 3- Le théâtre de l'absurde
4- La plume et l'épée    5-  La dramaturgie chez Camus  6- Le mythe du salut
7- Du bon usage de la peste  7bis- Lire la Suite

1- Présentation générale
 
« Je comprends ici, écrit Albert Camus, ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »
L'objet de cet essai de Roger Quilliot est d'analyser tout à la fois la création littéraire, la réflexion de l'essayiste et l'action du journaliste. À partir de cet objectif, il traite des thèmes favoris de Camus : la beauté et la mort, la solitude et la fraternité, la splendeur du monde et la souffrance des hommes.

Son attachement passionné à la justice comme à la liberté dans un temps de violence et de barbarie, vient sans doute de la dure expérience que fut sa jeunesse que, malgré la maladie, son amour de vivre [1]. Roger Quilliot établit une relation où l'œuvre éclaire l'homme et ses prises de position et inversement, un écrivain qui se voulait engagé et en prise avec son époque.
 
 2- Esthétique et poétique chez Camus
 

21- L'esthétique

L'envers et l'endroit
« Sur la vie elle-même, je n'en sais pas plus que ce qui est dit de façon informe dans L'Envers et l'Endroit.  » Voilà qui explique pourquoi Camus nourrissait pour cet essai de jeunesse une affection particulière. L'Envers et l'Endroit, si le style en est parfois maladroit [2] est l'œuvre où Camus s'est le plus livré. Ses nombreuses activités cachent souvent un malaise, la maladie aidant, dont il dit « qu'il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre. » Cet essai peint l'univers du quartier pauvre de Belcourt dans toute sa dure réalité quotidienne, sans effets, sans étalage, sans pitié non plus, avec un œil extérieur, la compassion étant plutôt affaire de riches.
 
Pour lui, la religion n'est qu'un recours contre les angoisses dans un climat de pauvreté spirituelle. « On est chrétien par impuissance ou impatience » écrit-il, ce qui le détournera à jamais de la religion car pour lui « à cette heure, tout mon royaume est de ce monde. » On sent dans la distanciation des personnages la présence, l'influence de sa mère, muette et lointaine, « cette manière d'absence, d'épaisse transparence, qui fait toute l'étrangeté de Meursault, nous la trouvons déjà dans cette mère curieusement silencieuse. »

L'esthétique de Camus, c'est ce regard qu'il porte, projection sur la vie, comme il le dit lui-même « de deux ou trois images simples et grandes, sur lesquelles le cœur pour la première fois s'est ouvert. » [3] Elle prend sa source dans cette confidence tirée de cette préface qu'il a longuement mûrie : « Il y a plus de vrai amour dans ces pages maladroites que dans tout ce que j'ai écrit par la suite. » 

Son regard sur le monde reste celui d'un enfant d'un quartier pauvre d'Alger qu'il traduit par ces mots : « Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. » « Entre oui et non, ce pourrait être aussi le principe fondamental de son esthétique » écrit Quilliot. Elle traduit une vie de solidarité, une vie difficile où l'art est absent. Son esthétisme est donc loin des raffinements d'un Oscar Wilde ou d'un Barrès sur qui il a déjà écrit [4]. « Sa lucidité... ne reflète l'image du monde et des êtres que pour découvrir leur vérité profonde » précise Roger Quilliot. Il parle de situations à partir desquelles il met en perspective ses personnages, le vieux face à la mort, le jeune face à sa propre étrangeté, le pauvre face à son ennui, « autant de situations éternelles. »

  L'envers et l'endroit

22- La poétique

Noces représente le prototype de la poétique dans son œuvre mais c'est aussi le cas de ses autres recueils de nouvelles, L'Été, L'Exil et le royaume, des textes qui exaltent « l'emportement d'aimer. » La poésie de Noces, très marquante dans Noces à Tipasa, est toute spontanée, comme un défi dans cet appel à la nature et l'exhalaison de la sensualité. Son univers sensuel exalte le contraste des couleurs [5], la puissance de le présence intime des éléments.« Le son feutré de la flûte à trois trous... des rumeurs venues du ciel... », le vent à Djemila.
 

La personnalisation des éléments, la mer « qui suce les premiers rochers avec un bruit de baiser » mène à une symbolisation, la mer révèle l'infini, la montagne est la pureté. À Tipasa, « tout est munificence et profusion charnelle. » Comme Tipasa, l'Italie a aussi une grâce sensuelle et facile, des couleurs qui touchent Camus, « les lauriers roses et les soirs bleus de la côte ligurienne. » Il monte de cette Italie, à travers le pinceau sans concession de ses peintres, « de Cimabué à Francesca, une flamme noire », car ils ne sont pas dupes parmi toutes ces beautés de la pauvre condition humaine.  
 
Djelima aussi, malgré son soleil et ses ruines comme à Tipasa, mais elles ne pourront rien contre le vent omniprésent qui ronge la pierre, « tout à Djemila a le goût des cendres et nous rejette dans la contemplation [6]. » C'est également le cas des crépuscules d'Alger, « la leçon de ces vies exaltées brûlées dès vingt ou trente ans, puis silencieusement minées par l'horreur et l'ennui. »

      Le théâtre de l'absurde

3- Le théâtre de l'absurde

31- Caligula
Déjà dans L'Envers et l'Endroit, les vieillards et même les jeunes sont des personnages tragiques. Albert Camus et le théâtre, c'est une histoire d'amour. De sa jeunesse avec le Théâtre de l'Équipe [7] à Alger jusqu'à la fin avec le festival d'Angers et l'adaptation des Possédés, Albert Camus se sera donné au théâtre. Pour lui, tragédie signifiait symbole lui permettant d'exprimer ses pensées profondes et de leur conférer valeur universelle.
 
Elle donnait aussi du corps, de l'épaisseur aux mythes qu'il voulait incarner [8]. Les héros modernes tel Caligula ébranlent le sens commun parce qu'ils vont au bout de la logique, de leur raisonnement. La révolte absolue, c'est pour Caligula une façon de lutter contre la résignation qu'il voit autour de lui, « les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être. »
 
Caligula met le doigt 'là où ça fait mal', dénonce l'absurde par ses actions, ce trop-plein de vie qu'il brandit comme une arme. Il offre la liberté aux hommes mais les hommes n'en veulent pas, ils veulent continuer à obéir à leur empereur sans oser rêver d'une utopie, à vouloir décrocher la lune, sinon rien n'a d'importance. Chaque coup que porte Caligula révèle le caractère des hommes, son entourage qui voudrait le sauver de lui-même, Chéréa et son courage tranquille, Cæsonia et son amour désintéressé et Scipion si « pur dans le bien. » L'utilisation du chœur accentue la prise de conscience en médiatisant l'action, plaçant le spectateur sur scène, à l'intérieur du chœur, comme un élément du spectacle.

Par son suicide conscient, calculé, par le défi qu'il lance à ses semblables, Caligula les oblige à assumer leur destin et à dépasser leur condition. À son extravagance, à « son goût du difficile et du fatal, » Camus lui oppose deux figures apaisées, contrepoints à sa geste désordonnée, son délire brouillon, Chéréa qui veut simplement « vivre et être heureux, » qui a le goût du bonheur dans une recherche d'équilibre entre le corps et l'esprit, et Scipion qui veut vivre dans le présent, consent à la pauvreté, symbolise la mesure hellénique. Camus s'investit dans ces personnages, dans Cæsonia aussi, qui se sacrifie par amour, en ce sens plus forte que Caligula qui ne peut nier son amour, dans Scipion qui, par son sens de la mesure opposé à la démesure de Caligula, préfigure ce que sera L'Homme révolté et l'ombre portée de Némésis.
 

32- Le Malentendu
Cette pièce prend racine dans une scène de L'ÉtrangerMeursault, alors en prison, découvre entre la paillasse et la planche de son lit un bout de journal « jauni et transparent » qui relate un fait divers somme toute banal : L'assassinat par sa mère et sa sœur d'un homme qui revient chez lui incognito après une longue absence. Tel est le fil conducteur de la pièce. Meursault aura cette réflexion : « Je trouvais que le voyageur l'avait un peu mérité et qu'il ne faut jamais jouer. »
 

L'ambiance terne et tendue rappelle les souvenirs de son voyage à Prague, la Bohème froide et sans rivages était pour lui le symbole de l'exil. Les répétitions des occasions manquées confinent à l'absurde, une réaction, un mot même, aurait pu modifier le cours de cette histoire mais la mécanique s'est mise en marche dans toute sa logique. Pas de mélodrame ici, du genre 'l'auberge rouge', pas de facilité d'une trame narrative qui aurait pu ménager un certain 'suspens', donner plus d'ampleur à l'ensemble. Personnages sans vraie passion, ils sont le jouet du destin, des personnages œdipiens où tout s'enchaîne et plie devant l'inéluctable. Le silence, l'incompréhension qui avaient perdu Meursault, vont aussi les condamner. Les phrases courtes, le style discontinu rappellent L'Étranger et des relations impossibles. Ces froids assassins qui opèrent sans états d'âme, agissent comme des bureaucrates de camps de concentration sans qu'on connaisse leurs motivations.
 

Ils sont sans passé, héros transparents qui manquent d'épaisseur, où se sent le mal-être de ces deux femmes, la mère et la fille, qui ont le sentiment d'être passées à côté de leur vie, une vie absurde et sans horizon que Martha rêve au soleil. Pièce des occasions manquées, c'en est aussi une pour Camus, très déçu par son échec, qui en a banni tous les effets pour traiter de l'essentiel, donnant à ces femmes une lucidité trop lourde à porter, trop écrasées par leur condition pour que leurs dialogues soient vraiment crédibles.

             
Camus à 11 ans

4- La plume et l’épée

La plume a servi à Camus d'épée symbolique, continuant aussi les actions qu'il mena tout au long de sa vie. Il clame dans Lettres à un ami allemand son amour de la vie : « Vous acceptez légèrement de désespérer et je n'y ai jamais consenti » confessant « un goût violent de la justice qui me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions. » Il n'a pas attendu la résistance pour s'engager. Il vient du prolétariat et le revendiquera toujours, n'en déplaise à Sartre [9]; la première pièce qu'il joue au Théâtre du Travail, Révolte dans les Asturies, évoque déjà la lutte des classes. [10]
 

Il va enchaîner avec l'adhésion au Parti communiste et son célèbre reportage sur la misère en Kabylie paru dans Alger-Républicain. [11] Il y dénonce « la logique abjecte» du colonialisme. Les pressions qu'il subit l'obligent à quitter l'Algérie mais la guerre et la maladie vont le rattraper en France. Malgré cela, il se lancera dans la résistance. [12]
 

À écrire dans Combat, à lutter pour ses convictions, Camus éprouve une certaine lassitude. [13] Il veut pouvoir concilier justice et liberté, lutter contre toutes les formes de violence [14], défendre la paix et la coexistence pacifique, combattre à sa façon pour résister, contester, dénoncer. [15] De sa vie pendant la Résistance, on sait peu de choses car « le genre ancien combattant n’est pas le mien ». Ses préfaces aux livres de résistants sont surtout des hommages. [16] La guerre par contraste, est porteuse de valeurs d’un monde qui paraissait privé de sens. Son engagement dans le journal Combat est d’abord pour défendre la démocratie et une presse libre, « l’information, clef de la démocratie ». [17] Contre la violence discrète et l’injustice, « nous sommes déterminés… à déclarer que nous préféreront éternellement le désordre à l’injustice ».
 

Il rêve d’un monde « où le meurtre ne soit pas légitime » (Actuelles, Ni victimes ni bourreaux) et réaffirme son ancrage dans la gauche. [18] Il répond aux attaques des écrivains de droite comme François Mauriac et Gabriel Marcel [19] et engagera une lutte sans merci contre le franquiste, au point de quitter l’UNESCO quand l’Espagne y sera admise. Á son sens, le goût du bonheur va de pair avec la lutte contre la misère et l’injustice. Il proclame son humanisme dans ce crédo formulé dans une interview en 1948 : « Si les hommes ne sont pas innocents, ils ne sont coupables que d’ignorance. » [20] Il professe un ‘pessimisme actif’, croit en homme et en son rôle créateur, même s’il doute parfois du monde dans lequel il évolue à condition qu’il se forge une morale pour se poser des limites [21].
 

Il refuse aussi bien la résignation que le rôle dominant de l’histoire [22] dans une recherche de conciliation entre justice et liberté. Là où Sartre ne voit qu’une sorte « de suffisance sombre », il y a beaucoup de doutes et d’inquiétude, reconnaissant qu’il n’a pas « la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais ».
 

Camus a toujours été un homme engagé, « le monde étant ce qu’il est, nous y sommes engagés, quoi que nous en ayons » écrit-il dans Ni victimes ni bourreaux, bien qu’il ait pu parfois paraître isolé par sa clairvoyance, sa vision du cours de l’histoire, même s’il refuse de choisir entre la liberté et la justice. Il tend à rétablir l’équilibre entre la nécessaire révolte contre l’absurdité de sa condition et les nécessaires limites de cette révolte, « jusqu’à nouvel ordre résistant inconditionnel, et à toutes les folies qu’on nous propose. » (Défense de l’homme, juillet 1949)



5- La dramaturgie chez Camus
 
Le roman permet à Camus d'aborder autrement le tragique pour transformer un modeste employé de bureau en héros, en personnage tragique né du quotidien, contrairement au tragique de Caligula né du pouvoir absolu. Meursault, cet homme sans prénom, n'a aucun pouvoir, et n'en veut pas. Quand son patron lui propose une meilleure situation, il renâcle, à quoi bon quitter ce qu'il a pour un peu plus de confort, que désirer d'autre finalement que sa petite vie étriquée mais bien à lui. Il n'a aucun rêve d'amélioration, de grandeur, le tragique naît aussi de la réalité banale du quotidien qui bascule sans raison apparente dans le drame, car écrit Camus dans L'Homme révolté, « le roman fabrique du destin sur mesure. »
 

Faire témoigner les êtres, en faire des symboles et restituer à travers Meursault une expérience unique, tel est la dramaturgie de Camus. Déjà dans L'Envers et l'Endroit, pendant l'été à Alger les jeunes gens vivaient dans le présent, pour eux aussi « tout le royaume était de ce monde. » Derrière Meursault, se dessine la silhouette de la mère de Camus, femme passive, « d'une présence trop naturelle pour être sentie ». Cette manière d'absence ressemble à Meursault, dans son comportement quotidien fait de mots simples, de désirs simples. Son amie Marie Cardona lui ressemble, fille simple et romantique qui se contente de peu, du peu qu'il lui donne; elle n'attendrait rien de bon d'une passion dévorante ou d'un amour exclusif. Son environnement est à son image, un quartier pauvre, un appartement étriqué et banal, qu'il ne pense même pas à personnaliser, où se trouve « toute l'absurde simplicité du monde. » C'est la vie dans un quartier pauvre telle que Camus l'a vécue dans sa jeunesse, où le désir passe par le corps, où toute forme de culture est absente [23].
Camus s'est-il souvenu de L'Étranger, ce poème de Baudelaire qui finit ainsi : « Et qu'aimes-tu donc extraordinaire étranger ?

J'aime les nuages -les nuages qui passent là-bas - les merveilleux nuages.»

Pour Meursault, c'est le soleil dominant, omniprésent, et des petits événements qui vont rythmer une vie monotone. Sartre ne dit pas autre chose dans La Nausée : « Quand on vit, il n'arrive rien, les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. » Il est comme Vincent, le copain algérois dont parle Camus dans Noces, qui vit ses désirs simplement, au quotidien [24].
 

En fait, Meursault ne joue pas le jeu, il n'a ni initiative, ni ambition, se laisse porter par les hasards qui émaillent son existence, et ne jouera pas non plus le jeu devant ses juges. Il ne respecte pas les artifices sociaux du procès, reste sec et étranger au spectacle, sans remords apparent, sans contrition pour la victime; il ne se bat pas la coulpe pour se réconcilier avec la société et demander son indulgence. Sartre y a vu un côté 'conte voltairien' dénonçant l'arbitraire et la logique judiciaire, auxquels il faut ajouter cette ignominie, la peine de mort, cet homicide accompli de sang froid au nom de la société, que Camus a toujours dénoncé et combattu [25]. Il participe aussi à cette mécanique sociale qui broie les plus faibles, ceux qui ne savent pas se défendre, "biaiser avec le système" [26]. C'est cet homme sans passé et sans avenir que le destin va rattraper.
 

Meursault va bien tenter de se révolter contre sa condition en déversant son désespoir sur l'aumônier mais à quoi bon. Lui aussi comme Caligula, meurt de ne pas avoir voulu jouer le jeu des hommes [27]. Quelque part, ils sont frères et ne peuvent se rejoindre que dans la mort, en exemples [28] Mais c'est aussi le chemin frayé à la lucidité, à la conscience. Camus lui-même écrit ce commentaire : « Il s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible [29]»

  Représentation de Sisyphe

6- Le mythe du salut
« Un roman, écrivait Camus en 1938 [30] n'est jamais qu'une philosophie mise en images. » Le Mythe de Sisyphe serait ainsi la théorisation de L'Étranger et de sa conception de l'absurde [31]. Camus part de son expérience : le mal-être d'un voyageur perdu dans une ville étrangère, qui se sent en exil, comme lui-même lors de son voyage à Prague [32]. Une réaction aussi, une terrible lassitude face à la banalité de la tâche toujours recommencée, l'homme placé devant un problème existentiel et qui doit trouver malgré tout des raisons d'espérer car « il n'y a qu'un problème sérieux, c'est le suicide » déclare-t-il.
 

L'homme se définit d'abord par ses actes, ce qui concrétise sa volonté, non par ses intentions. Que peut-on savoir de ses intentions, comment sonder le cœur de Meursault, interpréter ses silences -surtout lors du procès- et ne pas se méprendre sur ce qu'il ressent au fond de lui ?
L'éveil de la conscience découvre le caractère absurde d'une existence vouée à la mort [33]. Si le progrès scientifique a connu un essor considérable, la condition de l'homme est restée de même nature, allant du servage au prolétariat; elle n'a guère évolué. L'absurde naît de l'absence de sens, « de la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. » Mais l'absurde n'est pas seulement un sentiment négatif, c'est un pas nécessaire, une conscience claire qui doit lui permettre de se dépasser pour sublimer sa condition.
 

« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre. » Ce paradoxe établit le lien entre L'Envers et l'Endroit et Le Mythe de Sisyphe, entre sentiment et rationnel, l'esprit balance dans ce va-et-vient où « l'absurde est la raison lucide qui découvre ses limites [34]» Si a priori rien n'est interdit à l'homme dans un univers désormais privé de Dieu, il doit alors se forger une morale, rechercher le possible dans un effort constant et une volonté sans égale. Mais si la vraie connaissance lui est refusée, l'espoir même est une chimère, il reste à l'homme de vivre, de relever lucidement ses contradictions, « un style de vie où le refus équilibre l'acquiescement », vaincre sa peur et lutter contre les humiliations que les structures socio-économiques font subir à ceux qui souffrent le plus. Même dans un monde privé de sens, là se trouve la grandeur de l'homme [35]

Image de la peste

7- Du bon usage de la Peste
71-   Guerre et Peste

Pour Camus, La Peste est une chronique [36], l'évolution au jour le jour de l'extension de la maladie dans Oran, une ville qu'il connaît bien pour y avoir vécu [37] Il n'y a plus comme dans L'Étranger une succession de moments dénués de sens mais un continuum, une histoire qui devient un destin [38]. Ce destin va fondre sur Oran et ses habitants sous la forme d'un fléau légendaire de l'humanité : la peste. Cette maladie très contagieuse sépare les hommes, les rend méfiants, mais par la lutte collective qu'elle suscite, les rapproche aussi, ce que décrit Camus avec minutie [39].
 

Entre le marché noir et la fumée noire des fours crématoires, un livre écrit-il, qui a « comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme » [40]. La peste est aussi le mythe du Mal. Camus interroge : « Qu'est-ce que cela veut dire, la peste ? » et il répond « c'est la vie, voilà tout. » C'est une lutte continuelle contre le Mal car selon le docteur Rieux « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais. » et la révolte va naître du désespoir des hommes et de leur soif de vivre.
 

Les personnages se précisent peu à peu au long du récit, ce sont des résistants, ceux qui engagent une lutte à mort contre le fléau, quelles que soient leurs motivations. Selon Roger Quilliot, ils seraient plutôt « un éclatement du personnage de l'Étranger » à travers la lucidité du docteur Rieux, la modestie de Grand, la recherche de pureté de Tarrou, la sensualité de Rambert [41]. Même le père Paneloux finira par rejoindre les 'résistants' [42] et apporter aide et compassion à son prochain [43]. Tarrou, c'est ce jeune homme de L'Étranger qui compatit pour Meursault et rejette comme une monstruosité sa condamnation à mort. Il déteste se faire remarquer et parler pour ne rien dire; c'est 'un pur'. Il connaît le terrible défi « de faire le moins de mal possible et même parfois un peu de bien. »
 

Le docteur Rieux semble un roc, étranger au découragement, un costaud capable de porter la lutte à bout de bras et se confond avec elle. Pourtant, il reste dans l'ombre. Meursault parlait à la première personne, étranger à lui-même, Rieux pour engagé qu'il soit, s'exprime à la troisième personne, effacé, en retrait dans le récit [44]. Camus lui-même confirme ce décalage calculé : « La Peste est une confession, et tout y est calculé pour que cette confession soit d'autant plus entière que la forme y est plus indirecte ». Ce sont des hommes de bonne volonté qui pensent « qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer [45]» qui luttent aussi contre les complices du fléau, ces corps constitués qui subissent, sans véritablement engagé le combat.
 

Finalement, le docteur Rieux pense qu'il est juste « que de temps en temps au moins la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de l'homme et de son pauvre et terrible amour. »
 

 72-   L'État de siège : de l'apocalypse au martyre

 

    Cadix où se situe la pièce
 
Cette pièce créée avec Jean-Louis Barrault, a eu un accueil mitigé. On attendait plutôt une adaptation de La Peste mais Camus avait en tête un autre projet : créer un 'spectacle' au sens médiéval du terme, dans la veine des 'autos sacramentales' espagnoles. Dans une interview, Jean-Louis Barrault donne le ton : « Il s'agit... d'un spectacle dont l'ambition est de mêler toutes les formes d'expression dramatique depuis le monologue lyrique jusqu'au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur. »
 

Apocalypse à Cadix : chacun vit dans la ferveur de l'été, à l'ombre des hauts murs de la cité, insouciant au mal mystérieux qui menace. Le mime et les effets sonores symbolisent la peur qui s'insinue peu à peu. Le merveilleux s'estompe derrière le « squelette allégorique » de La Peste. Le tragique de cette Peste qui s'abat sur la ville et broie les hommes, devrait s'appuyer sur la cruauté implacable du dictateur mais Camus n'est pas un homme de haine et finalement, on en reste aux symboles. Pour lutter, il faut d'abord vaincre la peur et seulement ensuite contre-attaquer. Cadix n'est pas Oran, Rieux, Tarrou et les autres se sont dispersés, seul Diégo va se sacrifier. L'État de siège conclut Quilliot, « est donc un appel à la résistance sous toutes ses formes » : contre l'égoïsme, la violence et tyrannie franquiste [46].
 

En contrepoint, Camus a placé, à travers les personnages de Diégo et de Victoria, le symbole de l'amour qui s'oppose à la violence de La Peste, un peu comme dans Le Malentendu, le contraste du couple Jan et Maria pris entre « la nécessité, la force et l'espoir. »
 
73- Les Justes

Dans cette pièce, Diégo devient terroriste dans la Sainte Russie livrée à la peste tsariste. En janvier 1948, un article de La Table ronde évoque ces terroristes russes que Camus reprendra dans un chapitre de L'Homme révolté [47]. Le 2 février 1905, Kaliayev refusa de lancer sa bombe sur le grand-duc Serge pour épargner la vie de ses neveux qui se trouvaient dans le carrosse et monta à l'échafaud sans avoir rien tenté pour sauver sa vie. La question centrale est aussi celle des Mains sales : un révolutionnaire peut-il recourir au meurtre [48] ? Pourtant, rien ne prédisposait ces jeunes gens issus de milieux aisés au recours à la violence. Yanek Kaliayev est « un peu fou, trop spontané, » Dora une jolie fille simple qui regrette le temps de l'innocence. Stepan est le seul qui soit habité par le meurtre et qui s'oppose à Kaliayev [49].
 

Deux conceptions du révolutionnaire s'affrontent ici. Stepan veut traiter le mal par un remède drastique, le meurtre, sans faiblir [50]. Kaliayev refuse de choisir entre la violence et la vie, un de ceux que Camus appelle dans L'Homme révolté, « les meurtriers délicats. » [51] Mettre ses scrupules, la mort entre parenthèses, au nom de l'efficacité ne suffit pas à redonner une certitude [52]. Seul le sacrifice de leur vie, ce don suprême, peut réussir à équilibrer le meurtre.
La dimension humaine revient par la souffrance de la Grande-duchesse, ce recours en grâce qu'agite le policier Skouratov sous le nez de Kaliayev.
 

Elle domine aussi la scène d'amour entre Yanek et Dora qui, oubliant dans un mouvement d'abandon leur rêve de pureté et l'action révolutionnaire, se retrouvent, dans un sursaut de bonheur et de tendresse. Mais chacun d'eux « porte sa vie à bout de bras » dans un profond déchirement et « cet absurde... les porte au martyre avec une joie amère. » Les Justes, c'est l'histoire d'un groupe de jeunes gens épris de pureté, que révolte le cynisme de leur époque et qui pourraient provoquer la prise de conscience nécessaire pour « réintégrer la morale dans l'histoire. »

Lire la suite : Camus-Quilliot, La Mer et les Prisons 2

 

Albert Camus (ina)

Notes et références

  1. Il a aussi écrit : « Dans sa recherche obstinée, seuls peuvent aider l'artiste ceux qui l'aiment. »
  2. Comme l'affirme Roger Quilliot page 27
  3. Voir la préface de L'Envers et l'Endroit
  4. Pour Wilde, voir sa préface intitulée L'artiste en prison à la Ballade de la geôle de Reading
  5. « Les bougainvillées rosats, hibiscus rouge pâle, roses thé épaisses comme la crème, long iris bleus sans compter la laine grise des absinthes...
  6. Voir Roger Quilliot page 54
  7. Qui s'est appelé Théâtre du Travail puis Théâtre de l'Équipe
  8. Le mythe de Prométhée par exemple, lui qui avait mis en scène et joué avec le Théâtre de l'Équipe le Prométhée d'Eschyle
  9. Qui lui a reproché dans Les Lettres françaises, de 's'être embourgeoisé'
  10. La pièce sera d'ailleurs interdite par le gouvernement général de l'Algérie
  11. En particulier, les articles intitulés Le Grèce en haillons, Un peuple qui vit d'herbes et de racines ou Des salaires insultants
  12. « Pour être tout à fait précis, je me souviens très bien du jour où la vague de révolte qui m'habitait a atteint son sommet. C'était un matin à Lyon et je lisais dans le journal l'exécution de Gabriel Péri. (réponse à Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Actuelles page 185) »
  13. « Pour un temps encore inconnu, l'histoire est faite par des puissances de police et des puissances d'argent contre l'intérêt des peuples et la vérité des hommes. »
  14. « Jusqu'à nouvel ordre, résistant inconditionnel, -et à toutes les folies qu'on nous propose. » (Défense de l'homme, juillet 1949)
  15. « Le monde étant ce qu'il est, nous y sommes engagés quoi que nous en ayons. » (Ni victimes ni bourreaux)
  16. Voir par exemple les préfaces à "Combat silencieux devant la mort", de madame Héon-Canonne ou les "Poèmes posthumes " de René Leynaud
  17. Journal "Combat" 31 août 1944, 27 juin 1945 et 12 octobre 1944
  18. Il est bien vrai que je n’aurais plus de goût à vivre dans un monde où aurait disparu ce que j’appellerai l’espoir socialiste. » (Lettre à Roger Quilliot)
  19. Voir sa réponse à François Mauriac dans Combat du 11 janvier 1945 et de décembre 1948
  20. Il écrira aussi : « Ce qui me frappe au milieu des polémiques, des menaces et des éclats de la violence, c’est la bonne volonté de tous. » (Ni victimes ni bourreaux)et « Je crois que le monde n’a pas de sens supérieur… » (Lettres à un ami allemand)
  21. « Revaloriser même arbitrairement le prodige qu’est la vie humaine dans sa relativité » (René Char, "Recherche de la base et du sommet, Empédocle I) "
  22. « L’histoire n’est que l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves » (Actuelles page 169)
  23. « L'Algérie ne nous parle de l'esprit que par antithèse et par prétérition » écrit Roger Quilliot page 56
  24. « Mon camarade Vincent qui est tonnelier... a une vue des choses encore plus claire : il boit quand il a soif, s'il désire une femme, cherche à coucher avec et l'épouserait s'il l'aimait... ensuite, ça va mieux. »
  25. Réflexions sur la peine capitale (1957), en collaboration avec Arthur Kœstler, texte de Camus Réflexions sur la Guillotine
  26. Ces « symboles de ce monde désespérant où des automates malheureux vivent la plus machinale des expériences. » (L'Homme révolté)
  27. « On aura une idée plus exacte des intentions de son auteur si l'on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple, il refuse de mentir. » (Préface de Camus à l'édition américaine)
  28. « Meursault, c'est Caligula tel qu'il était avant la mort de Drusilla » (Préface de Camus à l'édition américaine)
  29. Préface de Camus à l'édition américaine
  30. Article d'Alger-Républicain d’octobre 1938
  31. « L'œuvre d'art n'apporte aucune satisfaction au besoin de cohérence et d'unité, si vivace chez Camus » (Quilliot page 102)
  32. Voir son récit dans L'Envers et l'Endroit
  33. Camus a ressenti très vivement ce sentiment avec cette tuberculose qui le handicapera toute sa vie
  34. Roger Quilliot page 115
  35. « Comprenez, écrit Camus, qu'on peut désespérer de la vie en général mais non de ses formes particulières, de l'existence, puisqu'on n'a pas de pouvoir sur elle, mais non de l'histoire où l'individu peut tout. »
  36. Le docteur Rieux « savait cependant que cette chronique ne pouvait être celle de la victoire définitive »
  37. Oran est la ville de sa femme Francine où il a vécu quelque temps
  38. « ... l'action trouve sa forme; les êtres livrés aux êtres, où toute vie prend figure de destin »
  39. Il a au préalable réalisé de nombreuses études et s'est largement documenté sur cette question
  40. Lettre à Roland Barthes de février 1955
  41. Un homme qui au début se sent en exil à Oran mais écrit Camus, « il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. »
  42. « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères vous l'avez mérité » gronde-t-il au début
  43. Dans l'esprit de Camus, le personnage balance entre l'aumônier meurtrier des Lettres à un ami allemand à son ami résistant, le poète chrétien René Leynaud
  44. Le recours fréquent au style indirect accentue cette impression de retrait
  45. Pour Quilliot cette confession renvoie au Camus résistant, un combat qu'il voulut juste et sans violence comme celui de Rieux
  46. Voir aussi Pourquoi l'Espagne, réponse à Gabriel Marcel où il écrivait : « L'État de siège est un acte de rupture
  47. Si Camus a conservé le nom de son héros Kaliayev, les autres Dora Brillant, Boris Savinkov et Voinarovski font penser à Dora Doulebov, Boris Annenko et Voinov
  48. « Le plus grand hommage que nous puissions leur rendre, écrit Camus, est de dire que nous ne saurions en 1947 leur poser une seule question qu'ils ne se soient déjà posée et à laquelle dans leur vie ou par leur mort, ils n'aient en partie répondu. » (L'Homme révolté page 209)
  49. « C'est un frère de Martha, puritain sans âge » pour Roger Quilliot
  50. « Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux présents et à venir. »
  51. « Si un jour moi vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais. »
  52. Sur le thème de la morale voir Camus Le témoin de la liberté, Actuelles page 261
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Avec Camus II, de Rondeau à Lebesque

Cet ensemble "Avec Camus tome II" regroupe les textes suivants :

1- Camus ou les promesses de la vie par Daniel rondeau
2- Camus, nouveaux regards sur sa vie et son oeuvre par Payette/Olivier
3- Camus par lui-même par Morvan Lebesque


1- Camus ou les Promesses de la vie

(Voir aussi mon article détaillé intitulé   Rondeau, Les Promesses de la vie)  

Camus ou les promesses de la vie est un essai du romancier, éditeur, journaliste et diplomate Daniel Rondeau sur la vie et l'œuvre de l'écrivain Albert Camus.
 
Référence : Daniel Rondeau, "Camus ou les promesses de la vie", éditions Mendès, novembre 2005,174 pages, isbn 2-85-620461-9
 
« La littérature française était un jardin » écrit Daniel Rondeau en préambule. Un beau texte, « un texte inspiré, écrit Jean-Marc Parisis 1, l'ouvrage est richement illustré (.. .). Beau programme auquel ce livre solaire pourrait servir de socle en ces temps boueux. »
 
Lundi fatidique que ce 4 janvier 1960 où Albert Camus trouve la mort dans l'accident d'une Facel Vega que conduisait son ami Michel Gallimard. Fauché en pleine gloire, à peine deux ans après avoir reçu le Nobel de littérature. Un demi siècle plus tard, il est toujours autant d'actualité, l'homme, « ni bourreau, ni victime » comme il l'affirmait, qui parlait avec son cœur, n'a rien perdu de son humanité, son œuvre atteste de ses engagements, de cette ardeur qu'il voulait communiquer, de ses doutes aussi parce que tout n'est pas uniforme, univoque, que « la vérité est toujours à construire, comme l'intelligence, comme l'amour », et que l'Algérie est une blessure ouverte à tout jamais.
 
« Ses douleurs, sa joie d'exister, sa capacité d'espérer, ses silences et ses livres, conclut Daniel Rondeau, appartiennent à chacun d'entre nous, de part et d'autre de la mer »

Données complémentaires

  • J. Majault, Camus, révolte et liberté, Le Centurion, collection Humanisme et religion, 1965
  • Nguyen Van Huy, La métaphysique du bonheur chez Camus, Neuchâtel, 1964
  • Revue Esprit, janvier 1950 : Emmanuel Mounier , Albert Camus ou l'appel des humiliés

Notes et références

  1. Jean-Marc Parisis, dans L'Express du 8 Décembre 2005


    

2- Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre

Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre est un essai biographique sur l'écrivain Albert Camus, écrit par Jean-François Payette et Lawrence Olivier, portant sur sa vie et son œuvre.
 
Référence : JF Payette & L Olivier, "Camus, nouveaux regards sur sa vie et son œuvre", éditions Presse de l'université du Québec, 166 pages, 2004, isbn 978-2-7605-1506-2
 
Décidément, Camus n'en finit pas de redevenir actuel ou 'à la mode'. Le cinquantième anniversaire de sa mort a suscité un nouvel engouement pour l'homme et sa pensée. La base des travaux de Jean-François Payette et Lawrence Olivier 1 est d'expérimenter la pensée de Camus. En ce sens, c'est un livre surprenant qui ne cherche pas le signifiant d'une œuvre, son 'idéité', mais de s'en servir pour développer ses possibilités.
 
« Pour Albert Camus, nous restons toujours libres, écrit Jean-François Payette, libres de nous battre contre les conditions qui nous accablent. » C'est ce qu'il décrit dans des ouvrages comme L'Homme révolté, Les Justes ainsi que La Peste. C'est la révolte. Mais il faut d'abord en passer par l'absurde, et c'est Caligula et Sisyphe. Il n'a pas malheureusement eu le temps de développer le dernier volet de son triptyque qui devait rejoindre l'amour et la mesure car son œuvre s'est achevée « Un certain 4 janvier 1960. »
 
Pour Camus, il serait absurde de se borner à des principes idéologiques, poursuit Jean-François Payette... Ce qui compte, c'est de la défendre (la vérité) car dit Camus « L'Homme n'a pas besoin d'espoir, il a besoin de vérité. » C'est ce genre de position, ce refus par exemple s'assujettir l'homme à un régime, à une idéologie, qui lui a valu les foudres de Sartre.

Structure

  • Un certain 4 janvier 1960... plongé dans l’univers d’Albert Camus, (sous forme de nouvelle), Jean-François Payette
  • Camus: un homme de lucidité, Jean-François Payette
  • Albert Camus ou la politique de Sisyphe, Roger Payette
  • Morale et esthétique chez Camus, Céline Huyghebaert
  • Absurde et révolte : chaos et élément rebelle, Lawrence Olivier
  • L’absurde, la révolte et la fin de l’histoire chez Albert Camus, Frédérick Bruneault
  • Albert Camus: une vie, une œuvre, Gérard Boulet

Données complémentaires

Notes et références

  1. Jean-François Payette enseigne la science politique à l'université du Québec à Montréal, est coauteur du livre Le nationalisme repensé en 2007 et Lawrence Olivier également enseignant en science politique à l'université du Québec à Montréal et auteur de plusieurs ouvrages : Le savoir vain (1998), À chacun sa quête (2000), La politique par le détour de l’art, de la philosophie et de l’éthique (2001), Contre l’espoir comme tâche politique (2004).

3- Albert Camus par lui-même

Albert Camus par lui-même est un essai paru en 1963 du journaliste et essayiste Morvan Lebesque sur l'œuvre de l'écrivain Albert Camus.
 
Référence : Morvan Lebesque, "Albert Camus par lui-même", éditions Le Seuil, 189 pages, 1983

Le temps d'Alger

Pour la famille Camus et les "pieds-noirs" de condition modeste, l'Algérie de la Belle époque n'a rien d'une sinécure et rien d'un éden non plus. Camus a assez peint son quartier ouvrier de Belcourt pour qu'on ait une idée exacte de leur situation quand, après la mort du père, la mère et ses deux fils doivent revenir vivre chez la grand-mère à Alger 1. À travers les récits largement autobiographiques de L'Envers et l'endroit, il décrit sa vie à Alger, l'atelier de l'oncle tonnelier qui vivait avec eux 2 ou sa passion pour le football qui le poursuivra toujours et ses "exploits" comme gardien de buts Au R.U.A, le Racing-club Universitaire d'Alger. Il passe de l'école de son quartier et la tendre affection qu'il portera toujours à son instituteur monsieur Germain 3 au lycée du centre-ville où il verra concrètement la différence entre quartier riche et quartier pauvre mais où il va rencontrer aussi des professeurs qu'il apprécie et qui l'apprécient en retour comme le philosophe Jean Grenier qui deviendra "son ami et son maître" 4.
 
Les principaux chapitres
  • Les soleil et l'histoire
  • L'absurde
  • Homme, rien qu'homme
  • L'exil et le royaume
  • Camus aujourd'hui
Sa première grande passion outre le football- qui ne se démentira jamais, c'est le théâtre. L'action théâtrale sous toutes ses formes : aussi bien l'écriture que la mise en scène et même faire l'acteur 5 ou diriger un festival.
Dans sa jeunesse, ce fut d'abord le Théâtre du Travail qui devint le Théâtre de l'Équipe. (Pour lui, tout un symbole). il écrira à cette époque un texte symptomatique de son conception du théâtre dans un fascicule intitulé Manifeste de Poésies et Théâtre. Lui pour qui l'amitié est fondamentale y rencontre ceux qui resteront toujours ses amis, l'écrivain Gabriel Audisio, quoi qu'il arrive, qu'il défendra vigoureusement au besoin comme Claude de Fréminville. « Je comprends ici, écrit-il, ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »

La guerre et l'absurde

Le 2 septembre 1939, il veut partir pour la Grèce... mais la guerre le rattrape; ce sera pour beaucoup plus tard. Pour le moment, il est 'persona non grata' à Alger et son ami Pascal Pia lui décroche un emploi de journaliste à Paris-soir. Il est à Paris. Fin décembre 1940, il se marie à Lyon avec Francine avant d'aller vivre avec sa jeune femme à Oran dans sa famille. Là, il découvre la ville qu'il appellera "le minotare", ce contraste qu'il le frappe entre Oran et Alger et sa nostalgie pour cette dernière.
 
Mais la maladie le rattrape et il part dans la Haute-Loire au Panelier pour se reposer et offrir à ses poumons malades l'air vivifiant de la montagne. Il fait le point, il a déjà publié des nouvelles autobiographiques, L'Envers et l'endroit puis Noces et le cycle de l'absurde est largement entamé : L'étranger et Caligula sont terminés, Le Malentendu bien avancé et Le Mythe de Sisyphe commencé.
La-bas, c'est la guerre qui va le rattraper. Peu à peu, sous l'influence de Pascal Pia en particulier, il va s'y impliquer jusqu'à sa participation au journal Combat qu'il va ensuite diriger et la publication de ses Lettres à un ami allemand.

Combat et journalisme

Son après-guerre sera surtout fait de combats, défense et illustration de ses idées dont on retrouve les principaux textes dans le tome II de ses Carnets. C'est le temps de son combat contre Franco chaque fois qu'il peut, dans ses articles, ses discours ou ses actes (défenses de républicains espagnols emprisonnés). C'est le temps de la parution de L'Homme révolté, les polémiques qui vont se développer à son propos puis la rupture avec les existentialistes et Jean-Paul Sartre.

  

Données complémentaires

Notes et références

  1. Il évoque ce temps en ces termes « Je vivais dans la gêne mais aussi dans une sorte de jouissance [...] Ce n'était pas la pauvreté qui ferait obstacle à mes forces : en Afrique, la mer et le soleil ne coûtent rien. »
  2. Que l'on retrouve aussi dans la nouvelle Les muets (L'exil et le Royaume)
  3. Auquel il dédiera ses Discours de Suède
  4. Auquel il dédiera L'homme révolté et qu'il décrit au début de Le Premier homme
  5. Voir par exemple Camus en costume d'époque dans le rôle d'Olivier le Daim de Gringoire par La compagnie théâtrale de Radio-Alger avec qui il partit en tournées 

Voir aussi

  • J. Majault, Camus, révolte et liberté, Le Centurion, collection Humanisme et religion, 1965
  • Revue La table ronde, numéro spécial, février 1960
  • Revue La N R F, numéro spécial, mars 1960
  • Société des Études Camusiennes
  • Yann Férec, Morvan Lebesque au Canard Enchaîné, Mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, Brest, 1997
  • Morvan Lebesque le breton
       
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Albert Camus ou la Parole manquante, Costes

Albert Camus ou la parole manquante est un essai d'Alain Costes publié en 1973, consacré à Albert Camus. Le cheminement intellectuel de l'écrivain est étudié sous un angle psychanalytique, et décomposé en trois « cycles » : le cycle de l'absurde, le cycle de la révolte et le cycle de la culpabilité.
 
Référence : Alain Costes, Albert Camus ou la parole manquante, éditions Payot, collection Science de l'homme, 252 pages, septembre 1973
 
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1- Cadre conceptuel
Alain Costes se propose de saisir le cheminement intellectuel d'un des écrivains français les plus lus, aussi bien dans son pays que dans le monde. C'est à dessein qu'il a placé cette citation de Camus en tête de son ouvrage :
« Comme les grandes œuvres, les sentiments profonds signifient toujours plus qu'ils n'ont conscience de le dire. »
Le Mythe de Sisyphe
Alain Costes fonde son étude sur une double approche, à la fois textuelle sur l'analyse des textes de Camus -la plus exhaustive possible- et sur une approche biographique de l'homme. Pour lui, les deux approches sont complémentaires pour rendre compte le plus exactement possible de ce qui a fondé la démarche camusienne. Son objectif est de rechercher ce qui fait le désir de création d'un écrivain comme lui et de s'attacher à expliquer les modes de sublimation littéraire : pourquoi est-il devenu écrivain, « où puise-t-il son énergie créatrice ? »
 
Il est certain que dans son cas le fait parental est un élément évident. D'une part, il n'a pas suffisamment connu son père, mort pendant la guerre en 1914, un an après la naissance d'Albert, pour en garder la moindre image. D'autre part, sa mère, douce et peu loquace, s'est toujours effacée derrière la figure autoritaire de la grand-mère. L'enfant est donc rapidement confronté à une forte absence parentale. Pour combler ce manque, il va rechercher en particulier des substituts de père, qu'il va trouver chez son instituteur monsieur Germain 1 puis chez Jean Grenier, son professeur de philosophie au lycée d'Alger. (ce qu'Alain Costes appelle des imagos) 2 Il leur impute son amour pour le football, dont son instituteur était particulièrement féru 3, de la nage et de la mer, qui lui viendrait de son oncle tonnelier qui vivait avec eux chez la grand-mère, et de l'écriture qu'il tiendrait du professeur Jean Grenier.
 
Son amour du théâtre en découle largement : « Le théâtre transportait Camus dans le monde qui était exactement le sien du fait de ses identifications paternelles littéraires. »
 
2- Le cycle de l'absurde
« L'homme que je serais si je n'avais été l'enfant que je fus. » Carnet II page 137
 
  Sisyphe
 
Apparemment, La mort heureuse son premier roman, s'inscrit dans un cadre œdipien banal : Mersault entretient une liaison avec Marthe qui va de temps en temps voir Zagreus, son ancien amant. Mais Mersault tue Zagreus dans une crise de jalousie. Tout se complique cependant  : Mersault a surtout tué Zagreus pour le voler, Zagreus l'estropié, (comme l'oncle de Camus) 4 infirmité qu'il a rapportée de la guerre, cette guerre où son père est mort. Voilà la raison essentielle du meurtre de Zagreus par Mersault, cet homme silencieux qui rappelle à Camus cette mère absente et murée dans son silence 5.

L'analyse d'Alain Costes est confortée par un article 6 où les difficultés de Meursault 7 se traduisent ainsi : échec du travail de deuil, perte de contact avec la réalité 8 et rupture des relations objectale 9. C'est en quelque sorte le fantasme de Camus qui a pour titre l'Étranger.

 
L’ambivalence de Camus, le côté positif qu’il investit dans la Nature idéalisée et le côté négatif d’une perte de contact avec la réalité, c’est d’abord son premier recueil de nouvelles où l’on retrouve dans le titre cette dualité : 'L’endroit' qu’il projette sur la Nature, sur l’amour et 'L’envers' qui représente le monde absurde et angoissant. Face à cette angoisse, à ses tentations suicidaires –le suicide est le seul problème philosophique, écrit-il dans Le Mythe de Sisyphe- Camus veut exprimer son pari pour la vie, par-delà l’absurde à travers l’analyse qu’il nous livre dans Le Mythe de Sisyphe.

« Quoi qu’il en soit, écrit Alain Costes, la pierre angulaire de la pensée de Camus réside dans les silences de sa mère 10. Comme les mythes, les silences sont faits pour que l’imagination les anime. » Il rêve d’une 'philosophie du minéral', « à force d’indifférence et d’insensibilité, il arrive qu’un visage rejoigne la grandeur minérale d’un paysage. » 11.

C’est la bonne mère Nature qui réapparaît mais sous une forme dénudée, hiératique, celle où il est souvent question de pierre ou de désert 12. Le Malentendu aussi est une tragédie du mutisme, de la non communication, « comme toutes les œuvres du cycle de l’absurde » 13. En février 1943, quand Camus termine Le malentendu, il note dans ses carnets : « C’est le goût de la pierre qui m’attire peut-être tant vers la sculpture. Elle redonne à la forme humaine le poids et l’indifférence sans lesquels je ne lui vois de vraie grandeur. »14.

 
Comme le sculpteur qui fait parler la pierre, « Camus peuple le silence maternel de ses fantasmes ». C’est le mythe de Niobé 15, réduite au silence pour avoir provoqué la mort de ses enfants. Ce silence qui fascine tant Camus et lui renvoie l’image de sa mère, il va le vaincre par l’écriture, oralité du langage, qui tient aussi à son père mort et à son oncle muet.
 

  3- Le cycle de la révolte


  La révolte selon Delacroix
 
La conception de La Peste est difficile, laborieuse, trois versions se succèdent pour composer, recomposer, peaufiner son texte. Pour Alain Costes, ce long et pénible travail exprime la « restructuration progressive du moi physique camusien ». Camus précise ainsi son objectif : « Faire ainsi du thème de la séparation le grand thème du roman; c’est le thème de la mère qui doit tout dominer ». C’est un Camus recomposé en 4 personnages, expression de la restructuration de son Moi 16 : le docteur Rieux est le résistant Camus, Tarrou est le fils dont le père (comme celui de Camus) assista à une exécution capitale, Rambert le journaliste que la peste sépare de sa femme et Grand le long travail de création.
 
En octobre 1948 est jouée la première de L’État de siège. Dans cette pièce, les habitants de Cadix vivent une vie insouciante quand survient le tyran Peste et sa secrétaire. Seul Diego s’oppose au tyran et se sacrifiera pour qu’il parte. Mais ici c’est l’image paternelle du tyran qui est maléfique, alors que l’imago maternel est valorisé et Diego va engager une lutte victorieuse contre le Père. Cette évolution indique selon Alain Costes, que Diego-Camus « aborde très clairement la situation œdipienne ».
 
Les Justes, cette pièce ou des révolutionnaires russes doivent tuer le Grand-duc, représentant du tsar (donc le Père) repose sur l’histoire du meurtre du père et l’histoire d’une passion avec Dora-Kaliayev. Les amants se rejoignent enfin au-delà de la mort dans un acte qui transcende leur amour contrairement à l’histoire de Victoria et de Diego dans L'État de siège. C’est pourquoi Alain Costes peut soutenir que pour la première fois, on y trouve une problématique authentiquement œdipienne.


Lors de la gestation de L'Homme révolté, Camus prend ses distances vis-à-vis de ses premiers maîtres, André de Richaud, André Gide, André Malraux, les philosophes allemands… et même Jean Grenier dont il dit : « rencontrer cet homme a été un grand bonheur. Le suivre aurait été mauvais, ne jamais l’abandonner sera bien »17. L’homme révolté, c’est la recherche de la mesure, ce ce qu’il appelle « La pensée de Midi ». Camus veut dépasser le thème de l’absurde en repartant du Mythe de Sisyphe, « je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de mon cri et il me faut au moins croire à ma protestation 18. C’est ce dépassement qui devient révolte. Touche après touche, Camus trace à partir des faits accumulés (le recours au rationnel) ce qu’il appelle la mesure, qui doit permettre de concilier dimensions personnelle et collective, justice et liberté. On assiste selon Alain Costes au « passage d’une pensée antithétique à une pensée dialectique, La Pensée de Midi, synthèse de liberté et de justice, de culpabilité et d’innocence, d’individuel et de collectif, de personnel et de lucide.
 

  4- Le cycle de la culpabilité


Schéma de la culpabilité
 
Dans L'Exil et le Royaume, aussi bien Janine La Femme infidèle dépressive qui, dans le Sahel loin de chez elle, perd ses repères et sa confiance en elle-même que dans Le Renégat, cet 'esprit confus' qui cherche une rédemption masochiste jusque dans le désert saharien, ces deux héros dépressifs se vivent en tant qu’objet, « en état de totale dépendance », en quête d’un objet perdu (le mari pour elle et le père pour lui) 19.
 
On retrouve cette tendance dans la nouvelle Retour à Tipasa 20Camus est effectivement retourné, mais en hiver cette fois, contraste marquant avec le Tipasa de Noces écrasé de soleil. Il y trouve un temps de mélancolie et la frustration du retour à Paris car « il y a la beauté et il y a les humiliés ». Il emportera « une petite pièce de monnaie », beau visage femme côté pile et face rongée de l’autre côté.
 
La dépression latente, l’extrême difficulté à écrire s’inscrit dans les deux Jonas. La nouvelle conte l’histoire –très autobiographique- d’un peintre qui laisse envahir sa vie et ne parvient plus à exercer son art. Il en arrive à vivre dans la gêne, à se réfugier dans une espèce de cagibis où Alain Costes y voit comme un rappel de l’utérus, régression ultime de la dissolution du Moi.
 
Dans la seconde version plus optimiste, un mimodrame, Jonas se reconstruit en peignant une immense toile mais sa prise de conscience sera fatale à son 'objet', à sa femme qui dépérit et finit par mourir. Dans la seconde version, Camus est dans son élément, la réalité théâtrale où il va désormais se réfugier pour quelques années, échappant dans l’adaptation théâtrale au contenu, au fond qu’il emprunte aux auteurs qu’il adapte.

 
 
La seule nouvelle de L'Exil et le Royaume qui soit plus 'optimisme' (porte ouverte au Royaume) s’intitule La pierre qui pousse. Cette pierre rappelle bien sûr le rocher de Sisyphe mais ici le héros d’Arrast va se débarrasser de sa pierre en la déposant chez son ami 'le coq'. Selon Alain Costes, ce n’est qu’en retrouvant la parole par sa discussion avec 'le coq' que d’Arrast va pouvoir « évacuer son objet persécuteur (jeter sa pierre) et clore son travail de deuil ».


Dans La Chute, son héros Clamence va s’infliger un châtiment radical pour apaiser sa culpabilité, devenir sourd à ce cri, ce corps qui tombe à l’eau et le poursuit depuis si longtemps. Il s’installe dans cette ville de canaux et de brume, lui qui n’aime que le soleil de la Méditerranée, dans le 'malconfort', « cette cellule de basse-fosse », comme Jonas va s’isoler dans sa soupente. De là, il va pouvoir prendre à témoin le monde entier, s’auto accuser, « projeter son surmoi sur le monde extérieur », se réfugier dans ce personnage double de juge-pénitent.


Ces années cinquante sont les années où Camus se lance dans l’adaptation et la direction théâtrale. Il y a, comme le note Roger Quilliot, des raisons objectives, le décès de Marcel Herrand 21, « la crise physique et morale confinant à la dépression » qui mobilise une partie importante de ses forces. Mais Alain Costes y voit surtout l’omnipotence des images du père 22, « retour au théâtre, retour aux grandes admirations adolescentes, retour au Père ».
 
En 1959, Camus tourne une nouvelle page. C’est en janvier, la première des possédés qui lui a coûté tant de temps et d’efforts, en novembre il commence à écrire Le Premier homme, double quête de la mère et du père où « Camus avait retrouvé sa créativité » à travers la sublimation par l’écriture.

    Mes articles sur Albert Camus 23, 24

  

 5- Informations complémentaires

Références psychanalytiques
  • IMAGOS : Image fantasmatique des représentations des 2 sexes avec qui le sujet a vécu une relation affective durable. On peut ainsi discerner d'une façon très générale : l'imago de la bonne mère ou l'imago de la mauvaise mère. (même chose pour le père)
**********************
  • Mme Chasseguet-Smirgel, Dépersonnalisation, phase paranoïque et scène primitive, Revue française de psychanalyse, 1958
  • Culpabilité (psychanalyse)
  • Imago maternel et paternel : voir cartouche
  • Surmoi : phase postérieure à la liquidation de l'œdipe, trouvant sa source dans l'intériorisation des interdits parentaux et constitue le représentant psychique de la réalité extérieure (pages 34, 163-64)
  • Désintrication : arrêt d'une situation entremêlée (pages 43-44)
  • Parents combinés : fantasme très archaïque, précédant la scène primitive, défini par Mélanie Klein où les parents apparaissent confondus dans une relation sexuelle ininterrompue (pages 63 et 74)
  • Processus primaire : Ensemble des mécanismes de l'appareil psychique de l'inconscient, produisant rêve et symptôme, lapsus et œuvre d'art. Les processus principaux sont le déplacement, la condensation et le retournement dans le contraire (page 75)
  • Processus secondaire : Mécanisme qui joue sur le pré conscient et l'inconscient avec révision du désir après examen de la réalité extérieure.
 

 Notes et références
  1. Monsieur Germain à qui il dédiera ses Discours de Suède, donc d'une certaine façon son prix Nobel de littérature
  2. Voir la définition générale dans le cartouche
  3. Camus sera d'abord un gardien de buts accompli au Racing club d'Alger puis un supporter assidu à Paris
  4. Pour un portrait de cet oncle qui vivait avec eux à Alger, voir la nouvelle Les muets dans le recueil L'exil et le Royaume
  5. Voir ses nouvelles autobiographiques dans L'envers et l'endroit
  6. Pichon-Rivière et Baranger, Répression du deuil et intensification des mécanismes et des angoisses schizo-paranoïques, Revue française de psychanalise, 1959 
  7. Ne pas confondre Mersault héros de La mort heureuse et Meursault héros de L'Étranger
  8. ↑Perte du réel « qui finit, écrit-il, par une stupeur catatonique »
  9. ↑ Dont le fantasme se focalise sur un objet
  10. La pièce de Ben Jonson qu’il donne en mars 1937 avec sa troupe du Théâtre du Travail s’intitule La femme silencieuse.
  11. Voir La Pléiade tome2 page80
  12. Voir la nouvelle « La halte d’Oran ou Le minotaure » ainsi que la nouvelle intitulée « Le désert »
  13. ↑  « La tragédie n’est-elle pas toujours 'malentendu' au sens propre du terme, stupeur et pour tout dire, surdité » commente Roger Quillot dans son essai sur Camus « La mer et les prisons »
  14. Voir Les Carnets tome2 page 78
  15. Voir Le mythe de Niobé dans la mythologie grecque ainsi que la tragédie d'Eschyle
  16. Morvan Lebesque écrivait déjà dans son essai sur Camus : « En Rieux, en Tarrou, voire en Joseph Grand ou en Rambert, c’est Camus lui-même qui se rassemble ».
  17. Voir Carnets tome II page 277
  18. Voir La Pléiade tome II page 420
  19. Alain Costes résume ainsi ces nouvelles : « Janine en quête d’un homme, le Renégat courant de père en père, les muets réduits (aux aussi) au silence par leur patron, Daru dans L’Hôte rendu étranger à son pays du fait de la loi, d’Arrast, Jonas et Clamence ulcérés par les exigences de leur surmoi, tous sont torturés par une problématique dont la plaque tournante est l’imago paternelle
  20. Nouvelle intégrée au recueil L'Été
  21. Cette disparition prématurée oblige Camus à prendre la direction du festival d’Angers
  22. Camus recherchera la tombe de son père avant d’aller s’y recueillir en 1957 (à Saint-Brieuc)
  23. Editions Books LLC, juillet 2010, ISBN 1159535655, voir Livres groupe
  24. Principaux articles : La Mer et les Prisons, Camus, philosophe pour classes terminales, Albert Camus ou la parole manquante, Albert Camus, Solitaire et Solidaire, Avec Camus: Comment résister l'air du temps, Albert Camus par lui-même, Albert Camus, la pensée de midi, Albert Camus, soleil et ombre, Société des études camusiennes, Camus, nouveaux regards sur sa vie et son oeuvre, Albert Camus, fils d'Alger, Camus ou les promesses de la vie, Albert Camus contemporain, Camus l'intouchable. Polémiques et complicités, Les Derniers jours de la vie d'Albert Camus, Le cycle de l'absurde. 
Bibliographie
  • Durand A., Le cas Albert Camus, Éditions Fischbacher, 1961
  • Ginestier P., Pour connaître la pensée d'Albert Camus, Éditions Gallimard, 1969
  • De Luppé R., Albert Camus, Éditions Universitaires, 1962
  • Simon, Pierre-Henri, Présence de Camus, Éditions Nizet, 1962
  • Onimus, Jean, Camus, Éditions Desclée de Brouwer/Fayard, 1965
  • Danièle Boone, Camus, Éditions Henri Veyrier, collection La plume du temps, 1987
  • Pichon-Rivière et Baranger, Notes sur l'Étranger de Camus, Revue française de psychanalyse, 1959
  • Jean Grenier, Les Îles, Éditions Gallimard, 1964
  • Société des Études Camusiennes
Œuvres d'Alain Costes
  • Lacan : Le fourvoiement linguistique, Presses Universitaires de France, 2003, (ISBN 2-13-052914-3)
  • Lecture Plurielle De L'écume Des Jours, sous la direction d'Alain Costes, collection 10/18
  • Boris Vian : le corps de l'écriture, une lecture psychanalytique du désir d'écrire vianesque, par Alain Costes, juin 2009, 260 pages, ISBN 978-2-915806-96-0
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